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Histoires au quotidien
Maman j'ai appris la leçon

Ce jour-là quand je partis de chez ma mère, nous étions toutes les deux si furieuses que je n’eus pas le temps de déceler sous cette fureur l’immense tristesse qui émanait de son regard et de sa voix quand elle me dit pour la dernière fois ‘’Wale vre ? Enben bòn chans ! Lamè a bel, vwayaje !’’
J’avais 16 ans, et j’étais en train de commettre la plus grosse erreur de ma vie. J’allais le regretter amèrement et tout ce que ma mère avait prédit allait l’un après l’autre m’arriver.
J’étais jeune, j’étais amoureuse…et lui aussi. Enfin…d’une certaine façon, ou du moins, le croyais-je !
J’étais totalement et irrémédiablement amourachée de ce type, le fils d’une marchande de fritures du quartier, et ma mère s’arrachait presque les yeux devant mon obstination à sauvegarder notre relation. Elle me disait qu’elle avait fait trop d’efforts pour m’élever sans père, m’envoyer à une bonne école et s’occuper de moi comme elle le faisait, pour me voir me mettre avec ce ‘’bon à rien sans le sous’’ comme elle l’appelait. Moi je me rebellais alors et me disait qu’elle m’enviait d’avoir un amoureux et pas elle, qu’elle était aigrie de nous voir heureux et qu'elle était bien matérialiste. Je le lui répétais même, sans comprendre alors à quel point je devais la blesser, car si ma mère était seule, elle ne l’avait pas choisi, tout comme elle n’avait pas choisi cette maladie qui emporta mon père quand je n’étais qu’une gamine. Fidele à sa mémoire, elle ne s’est jamais remariée, ni n’a eu d’autres enfants que moi. J’étais son bien le plus précieux, ce qui la rattachait à la vie, son seul souvenir concret de son défunt époux bien-aimé. Hélas, j’ai compris tout cela bien trop tard !
Ma mère s’opposait tellement à cette relation que nos disputes à ce sujet en devenaient douloureuses, déchirantes, et un jour, Gary me convainquit de laisser la maison. J’étais en classe de seconde et du haut de mes 16 printemps, cette solution me paraissait être ni plus ni moins idéale. Loin enfin de cette femme qui nous empêchait de vivre librement notre amour, on allait enfin pouvoir être heureux Gary et moi. Et je le croyais si profondément, j’avais tellement confiance en lui et l’aimait à point que donner ma vie pour lui m’aurait paru chose aisée. C’est que l’amour à cet âge se rapproche plus du roman à l’eau de rose que de la réalité. Lunise ma belle petite maman eut beau me le répéter, j’étais alors sourde à la raison.
Dans un premier temps, Gary et moi on s’installa chez une tante de ce dernier à Carrefour Feuilles, dans une maison juste assez grande pour la famille qui y était déjà. On ne pouvait tout de même pas aller chez sa mère qui habitait le même quartier que la mienne. Gary voulait à tout prix m’éloigner de la maternelle qui disait-il, le haïssait et ne voulait pas notre bonheur.
Il me dit que ce n’était que pour quelques jours, le temps pour lui de trouver un travail et de nous installer confortablement, et ensuite il m’épouserait. J’étais prête à dormir sous un pont pour Gary alors bien sûr, j’acceptai de vivre pendant un moment d’amour et d’eau fraîche puisque mon homme, de 8 ans plus âgé que moi, était sans argent et sans emploi. On dormait par terre, devant le lit de la tante, et la nuit, quand celle-ci se levait pour aller faire pipi, elle nous enjambait ; Au début en s’excusant, puis ensuite en bougonnant.
Elle commença plus tard à en avoir marre de nous avoir aux pieds comme deux boulets. La nuit, lors de nos ébats- là encore Gary me convainquit quand je lui dis que je ne m’en sentais pas encore prête- il nous fallait faire attention pour ne pas trop bouger ou laisser échapper le moindre son, car alors la tante qui avait une ouïe incroyablement fine se réveillait, allumait la lumière et passait le reste de la nuit à parler seule en insistant sur le fait que ‘’jenès alèkile pa gen respè pou figi granmoun’’.
Je maigrissais à vue d’œil, par manque de soin et de nourriture. En effet, la tante avait peu de moyens et ne faisait pas à manger tous les jours. Gary et moi ne nous contentions que des restes de fritures non vendues de sa mère qui mettait tout dans un bol qu’elle nous envoyait tous les jours par sa restavèk, Mamoun.
Les semaines passèrent, puis les mois, et Gary ne trouva jamais de travail. Au début il m’assurait qu’il en cherchait, mais je compris plus tard qu’il n’en était rien, qu’il préférait mieux passer ses journées avec des amis, jouer aux dominos ou aux cartes. Il détestait travailler et à 24 ans, trouvait normal de dépendre entièrement de sa mère.
Evidemment, j’ai du laisser l’école. On n’avait même pas les moyens de se nourrir correctement, il ne fallait même pas parler d’écolage à payer. Gary pour sa part était arrivé en Rhéto, avait échoué le bacc 1 et n’était du coup plus intéressé à continuer.
Je tombai enceinte. La tante commença à changer de visage pour de bon, disant qu’elle trouvait notre séjour trop long et qu’elle n’avait pas de place pour deux déjà, mais que trois c’était vraiment plus que sa petite maison - qu’elle partageait avec ses deux fils- pouvait supporter. C’est à ce moment là que je commençai à pleurer, regrettant certains jours les traitements nettement meilleurs que j’avais chez ma mère.
Mon ventre s’arrondissait, et Gary rentrait de plus en plus tard à la maison, préférant rester avec ses potes. Il changeait de jour en jour, fuyait la maison et toutes les responsabilités que mon ventre et moi lui rappelions. Il, n’était pas prêt à être père de famille, je le compris plus tard, quand il commença à se noyer dans l’alcool et le cannabis qu’entre potes ils fumaient. Comme si ces écarts de conduites-là ne suffisaient pas, je découvris qu’en plus il était foncièrement infidèle et j’avais peur qu’il ne me transmette une MST. Mes problèmes et ma peine étaient grands, l’école me manquait, ma mère et le niveau de vie que j’avais chez elle… Je découvrais Gary sous le jour que l’avait toujours vu ma mère Lunise et je regrettais de ne pas l’avoir écoutée. Le jour où pendant une dispute entre Gary et moi, celui-ci leva la main sur moi pour la première fois, je pensai sincèrement retourner chez ma mère. Je redoutais la réaction de celle-ci et les ‘’je te l’avais bien dit’’ qu’elle allait peut-être me débiter, mais une mère reste une mère me disais-je. Je menaçai Gary de le quitter, et il me donna une autre raclée, jurant de me tuer si j’osais partir. Bien sûr, ce n’était que des menaces en l’air, mais je ne le compris pas alors et prise de peur, je restai.
Heureusement, mon bébé survécut à toute cette tempête. Le premier Mai 2000, mon premier enfant, un petit garçon chétif, naquit à l’Hôpital Général. C’était un garçon très maladif, déjà à l’hôpital le jour de sa naissance, il avait des problèmes de respiration et j’ai failli le perdre, si ce n’était la Providence.
Gary continuait de boire et de fumer, et quand il rentrait le soir et qu’il me trouvait au chevet de mon fils (malade le trois quart du temps), il me frappait et me traitait de tous les noms d’animaux, assez fort pour exprimer sa fureur irraisonnée. Oh il s’arrangeait toujours pour trouver un motif ! J’étais soit responsable de la maladie de notre fils, soit trop négligente, ou bonne à rien, ou alors je ne faisais pas assez attention à lui, ne m’occupais que du bébé ‘’sans remplir mon rôle de femme’’, un titre qu’au final, il ne m’a jamais fait porter comme promis.
Il me violait toutes les nuits, dans cet ancien dépôt où sa tante finit par nous loger et qui nous servait de chambre à présent, et moi je restais passive, attendant qu’il finisse ce qu’il avait à faire, écœurée par son haleine qui puait l’alcool et le cannabis. Toute trace d’amour avait disparu de mon cœur pour lui, à un point qu’avec le recul je me demandai ce que j’ai pu lui trouver. Je résistais, je résistais encore, mais j’ai du me l’avouer, ma mère avait raison…encore une fois.
Je tombai vite enceinte une deuxième fois, puisque mon cher concubin ne voulait pas entendre parler de préservatif. Quand je le lui annonçai, il devint rouge de colère, me disant que c’est de ma faute, que je l’ai bien cherché, comme si j’avais conçu cet enfant toute seule. Le premier, que j’avais surnommé Papou, n’était encore qu’un bébé, et j’étais au bord du désespoir. Je n’avais pas encore 18 ans, et j’allais avoir deux enfants, avec un homme qui me battait et ne voulait rien faire de sa vie.
Contrairement à ma première grossesse, les symptômes de la deuxième grossesse étaient plus fréquents et plus prononcés. Je ne me portais pas bien du tout. C’était assez pour énerver mon cher mari qui voyait en ma nouvelle paresse et mes malaises fréquents, des preuves de mon ‘’incompétence’’ en tant que femme au foyer. Il me battait plus souvent encore et un beau jour, après un coup qui m’envoya au sol, je perdis mon second bébé dans un flot de sang.
La tante ne me vint nullement en aide, disant de moi que je n’étais qu’une ‘’petite pimbêche’’ et que je n’ai eu que ce que je méritais. J’étais au bord du désespoir quand je me confiai en pleurant à la servante d’une voisine, Emiline.
On dit toujours qu’au moment de l’obscurité la plus opaque, le jour ne va pas tarder à poindre. Je me demande encore où j’en serais aujourd’hui sans l’aide précieuse d’Emiline. Celle–ci prit soin de moi après la perte de mon enfant, et quand j’eus repris assez de force, elle m’aida à m’échapper, sortant mes vêtements un à un du petit dépôt que nous partagions Gary, Papou et moi, avec une discrétion qui laissa gaga plus tard mon malfaiteur de partenaire.


J’étais maigre, laide, sans aucune vie dans les yeux, le corps rempli de vilaines marques quand je frappai ce matin-là à la porte de ma mère Lunise, deux ans et 6 mois jour pour jour après mon départ de ces lieux. Mon fils appuyé sur mon épaule, je priais pour qu’elle habite encore là et qu’elle daigne m’accepter car je n’avais plus aucun endroit où aller.
La porte s’ouvrit doucement sur une femme que je n’aurais pas tout de suite reconnue, si je n’avais été si étroitement liée à elle. Son corps était tout affaissé et ses cheveux avaient blanchis, le résultat du chagrin que lui avait causé mon départ, des ses nuits blanches à prier pour me revoir un jour, de la solitude dans laquelle mon absence l’avait plongée, et enfin, de la honte qui avait été la sienne devant tous les gens du quartier qui n’avaient cessé de jaser.
Elle me regarda dans un premier temps comme si j’étais une revenante, son regard allant de mon visage à Papou que je tenais d’un coté, accroché à ma hanche. On resta ainsi pendant un moment sans rien dire, moi-même trop honteuse pour dire quoi que ce soit. Puis se radoucissant, elle me prit l’enfant des bras, les larmes aux yeux et d’une main libre, me prit par l’épaule. Je ne pus alors plus retenir mes larmes qui sortirent en sanglots quand elle me dit ‘’vient ma fille, entre.’’
Tout en regardant ma mère nous préparer à manger à Papou et moi, toujours sans me lancer aucun reproche et sans ce regard mauvais auquel je m’attendais, je me rappelai ce passage d’une chanson qu’elle chantait souvent: ‘’Manman se yon pye bannann…ou te mèt fè sa ou vle, se nan pye l pou vin mouri’’.

Marie-Brunette Brutus
Labrune28@gmail.com
14 Commentaires
Posté le 21 Sep 2009 par Marie-Brunette Brutus

by Jean-Robert Duprat @ 22 Sep 2009 08:06 pm
Je suis resté sans souffle après la lecture de ce texte incroyable.

Mille bravos pour ton talent immense, Marie Brunette!!
by Miyoue @ 24 Sep 2009 07:30 am
Des larmes me sont sorties des yeux. C'est une histoire tres emouvante. Encore une fois bravo a toi ma chre
by Losie @ 30 Sep 2009 10:34 am
J'ai appris une tres grande lecon de votre histoire.Elle m'aidera a ne pas commetre la meme erreur.Vous ete une femme vraiment courageuse
by ketsia @ 24 Oct 2009 02:33 pm
crying
by kimeee @ 11 Dec 2009 03:26 pm
cryingmerci bcp ,j'etais sur le point de faire 7 meme erreur
by Batheline @ 12 Dec 2009 10:46 am
Hi Brunette,cette histoire est vraiment emmotionelle!Ca arrive souvent aux jeunes.C'est prquoi on a besoin de l'aide de Jehovah pr ns guider dans le meilleur chemin car ns soes l'avenir d'HAITI.Mes compliments ma chere!
by Samantie1 @ 16 Feb 2010 10:11 am
sad Oh mon Dieu!!! J'ai failli pleurer apres la lecture de ton histoire. Je ne trouve meme pas les mots pouvant t'expliquer ou te feliciter pour ton courage de venir partager cette histoire ici, une histoire qui aidera beaucoup de jeunes filles. Je suis contente que tu as appris la lecon.Moi aussi j'ai connu presque une situation pareille mais a la seule difference il n'y avait pas de bebe et l'amour qui regne entre nous a su faire comprendre a ma mere qu'on est fait l'un pour l'autre. Dieu merci, on vit cet amour toujours et j'ose esperer que ce sera pour l'eternite. Encore courage a toi,je souhaite que tout ira bien pour ta famille plus particulierement pour ta mere. Je compte t'envoyer un mail.
by Medjina Vertusma @ 19 Mar 2010 08:59 am
sadje te felicite beaucoup c'est une tres bonne histoire..que Dieu te protege et te benisse toi et ta famille
GOOD LUCK
by Pamela @ 08 Apr 2010 07:40 am
felicitation ma chere cest vraiment emotionel : crying
by Saskia P.L. MICHEL @ 08 Jun 2010 01:29 pm
Si on pouvait lire l'avenir on aurait réfléchi avant d'agir. Les conséquences de nos actes surviennent toujours après et à ce moment aucun retour n'est possible. C'est une belle histoire qui nous porte à comprendre le sens et le dévouement profonds et aimants de nos parents particulièrement notre Mère... Celel qui supporte tout et donne tout. Elle est Mère et le restera... smile
by Rondy @ 17 Jun 2010 05:49 am
sad c'estvraimentemouvant cette histoire...
by joelle @ 29 Jun 2010 04:22 pm
smilevery good lessons,i almost make the same mistake and i was also 16 ,thanks GOD things turn a different way for me.thank u very much to share this story with us.GOD BLESS U.
by claudia @ 05 Jul 2010 03:12 pm
bravo ............
by Nadia @ 25 Jul 2010 09:38 pm
C'est du travail bien fait. Cette histoire a su raconter le lot de misères de nos jeunes concitoyennes haïtiennes qui sont toujours victimes de ce type d'hommes qui ne sont que des bons à rie. Est-ce pourquoi, l'amour d'une mère reste le seul rempart dans ce genre de situation. Oh., si Jeunesse savait, si vieillesse pouvait... Ne nous laissons jamais amouracher dès notre jeune age ce, pour ne pas le regretter amèrement.
Kenbe pa molli..

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