La bonne manière de lire Gary Victor
Analyse du dernier livre de Gary Victor : « Un Banal Oubli. nuit muette sur la croix de l’arc-en-ciel ».
par Guy Cétoute
S‘il est vraiment une bonne manière de lire le dernier opus de Gary Victor, elle consistera à s’engager sur toutes les pistes qu’il a tracées, parce que tout simplement en prendre une seule reviendrait à le mutiler sévèrement. Car, il faut désormais accepter le fait patent que le romancier haïtien le plus en vu actuellement ne sait pas faire dans la simplicité, et s’il complique à souhait ses intrigues, c’est par nécessité ontologique, sans verser dans l’obscurité. Pour preuve, on a affaire, nominalement, à une double intrigue : une, correspondant à la quête de soi du personnage central, Pierre Jean, écrivain, qui s’est perdu ou oublié, un jour, dans un bar, < et qui, tout au long du récit, cherche désespérément à se retrouver, quête de soi qu’il mène en parallèle avec la recherche de son inspiration pour écrire son roman; et l’autre intrigue consiste en une enquête policière en bonne et due forme confiée à l’inspecteur Dieuswalwe Azémar qui doit trouver l’auteur de meurtres en série à caractère rituels. Mais très tard dans le récit les soupçons de l’enquêteur se porteront sur l’écrivain Pierre Jean dont il est un lecteur assidu. Rappelons que cet inspecteur était déjà apparu dans le roman : « Les Cloches de la Brésilienne » devenant ainsi un personnage récurrent, expérimentation narrative déjà initiée par Honoré de Balzac à partir de son roman : « ‘Le Père Goriot »
Statut des faits relatés Au fil de la lecture on est totalement perturbé, car ne pouvant savoir si on est dans le rêve ou dans la réalité, dans le réel ou le surnaturel, ou les deux à la fois, à cause du brouillage permanent des frontières entre les deux plans. Situation d’instabilité spatiale également. Ainsi le rêve, la réalité et l’imaginaire affleurent constamment dans le quotidien où ils sont placés sur un même pied d’égalité. Mais, cela paraîtra normal quand on sait que le récit est sous la direction d’un narrateur homodiégétique, qui est lui-même un personnage perturbé mentalement par sa rupture avec sa maîtresse Alicia.
Avoir un narrateur ébranlé mentalement qui dit <, son récit s’en ressent certainement. Tout au moins, il ne peut que sinon projeter ses hallucinations, fruit de son imaginaire fantastique, ou du moins jeter un regard nuageux sur les fait. Ou, comme dernière hypothèse de lecture, se contenter du fait que le réel haïtien est hybride réunissant rêve et réalité, naturel et surnaturel pour constituer ce qu’on nomme < le réel merveilleux< On en voudrait alors pour preuve le fait que le protagoniste a effectué plusieurs voyages en enfer, comme lieu probable où serait emprisonnée son âme perdue, et les intrusions fréquentes de Baron Samedi, sur le plan du réel pour rencontrer Pierre Jean.
Sémantique de l’œuvre romanesque en terme de piste de lecture Si on devait chercher à comprendre le roman, à la question de quoi parle le roman « Banal Oubli », on répondrait qu’il parle de l’oubli de soi collectif, qui se résume en une perte de soi ou de son âme de tout un peuple zombifié. Le zombi est celui qui est privé de son âme, ou celui a qui on a volé son âme. Il y est question de désordre et de perte de la mémoire ou amnésie. Le protagoniste cherche à se retrouver en essayant de reconstituer une mémoire défaillante et sélective. Sur le plan collectif, pour le peuple haïtien, ce serait la perte de la mémoire historique, dont le remède consisterait à retrouver les vrais faits. Gary Victor critique souvent, dans ses romans, une certaine manière enjolivante, fabulatrice, glorificatrice de lire l’histoire d’Haïti qui nous porte à nous bercer d’illusions. Ainsi Pierre Jean, est une allégorie du peuple haïtien ; ce qui est en cause est notre rapport à notre histoire.
Thématique du double Une deuxième piste est celle de La thématique du Double On vise la notion de double personnalité alternant entre le Bon et le Méchant, comme ce fut le cas du Dr Jekyll et Mister Hyde menant une vie normale de surface complétée par une vie nocturne occulte de nature criminelle menée tambour battant en état complet de somnambulisme. Il s’agit de dissociation de la personnalité induisant une double personnalité qui rend la frontière floue entre ce qui relève de l’état de veille de ce qui appartient à l’hallucination. C’est un être dépossédé de soi, dépris de soi, alors qui lutte désespérément pour se récupérer, se retrouver ; sorte de retour à l’être. Ce qui renvoie une fois de plus au terme du zombi.
Alors, il importe de porter un diagnostique sur le romancier qui tire les choses du côté de la psychanalyse et de la psychiatrie, puisqu’il est affaire de traumatisme du protagoniste causé par la rupture avec une femme, et d’oubli à traiter à l’aide de l’hypnose
Créateur face à sa création, et mise en abyme Une troisième piste est celle du créateur et sa création ou de l’écrivain et son œuvre. Le protagoniste Pierre Jean est un écrivain qui cherche son inspiration pour son nouveau roman qui porte le même titre que le livre dont nous sommes entrain de parler, savoir « Banal oubli nuit muette sur la croix de l’arc-en-ciel » Donc il y a confusion entre Gary Victor, l’auteur, et Pierre Jean, le personnage. Le livre se conclura sur le conflit entre les deux sur la question de savoir qui est l’auteur réel du livre. On est face au procédé de la mise en abyme selon lequel à l’intérieur du roman un personnage est entrain d’écrire le même roman. Ce procédé -- invention littéraire d’André Gide dans < Les faux monnayeurs<-- a été déjà utilisé par Dany Laferrière dans < ; puis par Alain Mabanckou dans « Black Bazar »
Finalement, Gary Victor se verra contester sa légitimité d’auteur par un personnage devenu totalement autonome. Ce fait rappelle le cas de Frankenstein qui a échappé au contrôle de son créateur pour mener une existence différente de celle prévue par son géniteur. C’est beaucoup moins Pygmalion. A tout prendre, s’agirait-il d’un autoportrait déguisé de l’écrivain Gary Victor ? En tout cas, avec ce thème, il vise grand, car il s’en prend effrontément au statut de Dieu en dénonçant l’emprise qu’Il exerce ou croit exercer sur ses créatures. N’est-ce pas aussi une manière choisie par le romancier haïtien pour inviter ses compatriotes à n’accepter ni Dieu ni Maître pour le convier à être son propre Prométhée ?
En conclusion Le romancier haïtien mérite une grande attention afin de saisir le message qu’il désire faire lire. Car, dans ses dernières œuvres, on peut affirmer que Gary Victor semble creuser un même sillon ayant trait à la quête de soi, cette insistance n’est pas fortuite. Mais en mettant en scène le narrateur homodiégétique, à la fois écrivain et critique littéraire, il a attint un nouveau palier, celui du romancier mature capable de s’auto-juger, de s’auto-analyser avec détachement et dérision. Il est fortement question de Prix Nobel dans le roman. Est-ce dérision ou vraie revendication de Gary Victor ?... Pourquoi pas, après tout, un Gary Victor, premier Prix Nobel haïtien…..
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Posté le 15 May 2009 par roroli